SOLY CISSE - Génèse de l'oeuvre

Updated: Nov 27, 2019
Critique écrite pour le livre de l'exposition UNIVERS-UNIVERSE, curatée par Salimata Diop
(Hôtel de Ville de Dakar, Sénégal, Biennale de Dakar Mai 2014)
Nous voici au milieu des monstres de Soly Cissé, entourés de compositions complexes et d’imposantes créatures de métal, toutes sublimées par la scénographie de l’exposition.
C’est alors qu’on laisse libre cours à l’imagination, et immanquablement, on s’interroge sur les coups de pinceaux qui ont donné naissance à telle peinture, ou sur le soudage des pièces informes qui a donné naissance à telle sculpture…

Genèse de l’œuvre
Nous voici au milieu des monstres de Soly Cissé, entourés de compositions complexes et d’imposantes créatures de métal, toutes sublimées par la scénographie de l’exposition.
C’est alors qu’on laisse libre cours à l’imagination, et immanquablement, on s’interroge sur les coups de pinceaux qui ont donné naissance à telle peinture, ou sur le soudage des pièces informes qui a donné naissance à telle sculpture…
Révélation
Figurons-nous l’artiste ; il se prépare à peindre. Il est arrivé de bonne heure à son atelier, aux confins de Ouakam, il a passé des tongs et a enfilé ses vêtements de travail qui, à force d’être éclaboussés par des jets de peinture, sont entièrement mouchetés de couleurs diverses et variées, au point qu’il est difficile d’en discerner la teinte d’origine.
Dans la cour, on peut entendre les moutons bêler, les tisserins gazouiller, le souffle de la brise dans les feuilles de manguier. Le chien dort sans se soucier des chatons qui jouent sous les haies de bougainvillées.
Disposant la toile sur un châssis ou à même le sol, il place auprès de lui ses pots de peinture, ses palettes, ses couteaux, ses pastels, et déverse un pot rempli d’une quantité impressionnante de pinceaux de toutes tailles et de tous poils. Mais c’est souvent avec les mains qu’il commence à « sculpter » son espace de création.
Et en premier lieu, pas question d’entamer une composition sur une toile blanche. Tout commence par un fond noir.
Petit, Soly fut un temps fasciné par les radiographies médicales que son père ramenait parfois du travail. On imagine aisément cette fascination d’un jeune enfant pour les feuilles noires à texture si étrange. Comment ne pas les trouver féériques ? Totalement noires en apparence, elles révélaient pourtant, à la lueur d’une ampoule, l’intérieur d’un corps, un être humain avec ses os, son squelette.
Or, le rapport entre apparence et réalité est central dans l’œuvre de Soly Cissé. Lorsque ses mains d’enfant grattaient les radiographies pour peupler cet espace « magique » et réparer un radius ou un tibia fracturé, était-ce un acte de guérison ? Quel pouvoir, au fond, l’image renferme-t-elle ? La réalité émerge-t-elle de l’image, ou est-ce le contraire ?
« Je suis un artiste, pas un faiseur d’art, proclame Soly. J’ai toujours refusé l’illustration et les sujets figés –historiques par exemple- et continuerai de le faire ! »
Loin du concept d’art pour l’art, et à l’opposé du procédé d’illustration, l’artiste appose un sens au procédé créatif. Créer, pour Soly Cissé, signifie révéler. Peindre signifie faire la lumière sur l’invisible.
Que perçoit l’artiste au cœur des ténèbres, que nous ne voyons pas ? Pour mieux le comprendre, parcourons à notre tour les ténèbres qui précèdent la création du monde dans de nombreux mythes fondateurs.
Le monde d’avant la création est plongé dans l’obscurité. Au commencement, il y a les ténèbres. Or, chaque travail de préparation de tableau commence de la même manière pour l’artiste : la toile est entièrement recouverte de peinture noire.
« Ce qui est, en soi, informe et inorganisé, ce qui est à l’état brut, est obscur, opaque pour l’esprit humain. L’état premier du monde, c’est une situation où aucune option, aucune orientation, n’a encore été prise, où tout est possible, mais où tout est encore inintelligible (…) La vision dont il s’agit n’est pas seulement celle des yeux ; c’est surtout la vision de l’esprit, qui guide le regard physique (…) Or, ce monde opaque et inintelligible n’est pas réellement inerte. Quelque chose l’anime qui est le « souffle de Dieu » (…) C’est la révélation, c’est l’inspiration divine » [1].
La tentation est forte de comparer le peintre ou le sculpteur au Père Créateur. Lorsque l’artiste s’exprime, il illumine de sa peinture la toile auparavant obscure, il sculpte la matière informe, pour nous offrir sa vision, un monde intelligible né de son inspiration.
La lumière a un statut tout particulier dans la Genèse biblique. Si la matière, l’abîme, les eaux qui correspondent au chaos primitif existent avant toute chose, c’est la parole explicite de Dieu qui crée la lumière, en brisant le silence qui accompagne l’obscurité.
Et cette lumière que Soly projette sur la toile, c’est ce « souffle » qui rend le monde qui habite l’artiste intelligible aux hommes. Le chaos originel cède la place à une matérialité que nous ne saurions percevoir sans son regard. Quant aux codes complexes formés de numéros et de lettres qui s’y greffent, il les appose avec une précision scientifique aux éléments qui composent son univers. Chacun de ces éléments y a sa place. Serait-ce là le rôle de l’artiste ? Faire la lumière sur le monde, agir en éclaireur pour ses pairs ?
Narration
L’artiste entame à présent son travail. Ses doigts courent sur la toile, des silhouettes prennent forme, complétées au pinceau, au couteau ou au pastel. Au début, on ne comprend pas les gestes en apparence hasardeux et désordonnés. Mais tout à coup, un visage nous apparaît dans un coin de tableau dans toute la complexité de ses traits et de son expression.
Deviner l’intention du peintre lorsqu’il travaille tient de la gageure, car Soly ne peint pas un sujet en commençant par en tracer les contours. Il ne dessine pas avant de peindre. Il peint d’abord, il dessine ensuite.
De plus, il peint de l’extérieur de la toile vers l’intérieur. Il semble suivre le cheminement d’une lumière qui viendrait soudain frapper les objets et créatures dissimulées dans l’ombre du tableau. Ainsi un visage est en premier lieu « touché » au niveau du front, de l’arrête du nez, des tempes.
Le MIT (Massachussetts Institute of Technology) a mis au point, il y a quelques années, une caméra capable de filmer à la vitesse de la lumière. Les films montrant un objet traversé par un faisceau lumineux sont une excellente illustration de la technique de Soly Cissé.
Retournons à l’atelier, au moment où une composition commence à se dégager dans le tableau, où les personnages prennent forme. Mais attention, nous sommes loin d’être au bout de nos surprises, car soudain l’artiste s’empare d’une large brosse et recouvre une large partie du tableau !
La danse frénétique qu’il exécute devant son châssis et les gestes en apparence impulsifs pourraient paraître hasardeux, mais il n’en est rien. Car chacune de ses créations possède une histoire complexe, et si la « généalogie » de l’œuvre reste opaque c’est que les strates qui la recouvrent sont multiples.
Quel fil d’Ariane guide le peintre ? Il s’agit de la narration. L’œuvre est une histoire. Elle se raconte, et dicte chaque mouvement. Soly Cissé à l’œuvre, c’est un schéma narratif qui s’expose dans son déroulement. Les actes se succèdent sans briser la structure classique du récit : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, dénouement, situation finale.
Soly n’entame pas son travail avec une image finie en tête. Le processus de création est réellement extraordinaire car en aucune façon dirigée vers une représentation mentale du résultat. Le moment de la création par conséquent est plus important à ses yeux que ce qui peut en résulter.
Pour exemple, l’œuvre intitulée le Protecteur montre un personnage qui emprunte certains de ses traits à un lièvre ; il se dresse entre deux autres silhouettes, de part et d’autre de lui. Il intervient et enclenche la situation finale, en résolvant le problème : il est la personnification du protecteur, car il se trouve là dans le but de porter secours au personnage de droite, qui subit une agression. Le personnage de gauche, l’agresseur, finit par s’incliner face à la force sereine et supérieure du protecteur. Il recule. La situation finale est la paix retrouvée.
Les acteurs d’une scène ne sont pas toujours des personnages. Au fil des péripéties, certains sentiments peuvent être personnifiés. Un animal pourra entrer en scène pour symboliser la relation entre deux personnages. Supposons que la relation se résume à une haine et une malveillance grandissante : en conséquence, nous verrons probablement l’animal grossir et prendre une apparence de plus en plus terrifiante. Cependant, il peut totalement disparaître de la surface de la toile si un nouvel élément vient apaiser la relation. Peu importe que l’artiste ait passé de longues heures à lui donner vie. L’important est qu’il ait existé et joué son rôle.
Nous avons parfois l’intuition que des superpositions complexes ont été nécessaires à la création de l’œuvre, comme autant de péripéties tumultueuses dans un récit. Mais l’histoire de chaque œuvre demeure bien souvent un secret que l’artiste emporte avec lui, mystère de la genèse de l’œuvre.
Superposition
« Je ne triche pas » déclare Soly Cissé. Peu importe ce qui est visible ou invisible, l’important est l’existant et l’inexistant. Il faudrait presque radiographier les œuvres de Soly pour découvrir leur stratification complexe et leur histoire, mais quoiqu’il en soit, reste en surface l’authentique.
Et il en va de même pour ses sculptures. Prenons l’une de ses créatures en armure : l’artiste repousse l’idée de confectionner une armure creuse dont dépasseraient les mains, les pieds et la tête de la créature : à ses yeux, ce genre de procédé appartient à l’illusion et à la tromperie. Soly Cissé commencera par sculpter entièrement le corps de la créature, en ne négligeant aucun détail. Si celle-ci a le corps recouvert d’écailles, chaque écaille sera découpée dans le métal, et soudée au corps, jusqu’à ce que la créature soit entièrement et parfaitement modelée. C’est uniquement à ce stade que l’artiste s’attellera à fabriquer l’armure, élément extérieur, non constitutif.
De même, les monstres quadrupèdes sont avant tout fabriqués des pieds à la tête, sans qu’aucun détail n’ait été négligé ou bâclé ; ce n’est qu’alors que l’artiste se soucie de les harnacher, de leur ajouter des pièces d’armure. Le moindre raccourci serait vécu comme une trahison envers la créature. Ainsi, chaque animal tombé sous le joug de l’homme assoiffé de conquêtes et de pouvoir a d’abord été sauvage et libre.
[1] Josy Eisenberg et Armand Abécassis, A Bible ouverte, 1978, Albin Michel.



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